
Depuis toujours et aussi loin que je me souvienne de mes goûts en matière de films, les films de guerre et d’histoire ne m’ont jamais vraiment séduits. Pas forcément parce que j’y étais hermétique ou allergique, mais plutôt par leur longueur, la proximité avec la réalité trop réelle. J’ai toujours cherché l’évasion. Les livres me parlent plus certainement parce qu’ils me laissent plus de temps d’assimiler vraiment les faits. Bref, c’est pas ma tasse de thé les films d’histoire, mais on va dire que tout a changé quand j’ai vu la moustache du général Leclerc… Non, je plaisante, enfin un peu. Comme tu le sais, si tu me suis jusqu’ici, le romantisme, le merveilleux, c’est plus mon domaine et pourtant, ce film… je ne m’attendais à rien. Et c’est devenu un gros coup de cœur…
Et le seul regret qui reste après un visionnage chez moi c’est de ne pas l’avoir vu au cinéma. J’avoue je fais partie de ces gens qui ne vont plus au cinéma …. Et çà fait un petit moment, enfants, travail, famille, budget…. et le fait que le cinéma ne propose plus l’expérience émotionnelle comme avant. Parce qu’à une époque, je me souviens d’avoir continuellement été émerveillée par les films, au point de collectionner les DVD, autant pour les prouesses techniques, les histoires, les univers, le jeu d’acteur stupéfiant, la beauté des personnages. Puis je ne sais pas ce qu’il s’est passé, mon monde s’est désenchanté… Ou je me suis désintéressée. J’ai sûrement vieilli aussi…. et j’avoue parfois regarder des films avec l’enthousiasme d’un ticket de métro déplié après une journée fourrée de travers dans un portefeuille.
J’ai vu l’affiche qui me faisait un appel de phare… On ne juge pas un livre à sa couverture….. faisons nous une opinion. Deux heures quarante de projection, un général, des uniformes, 1940… J’avais besoin d’un fond sonore pour dessiner. 2 h 39 après j’étais scotchée. Et j’ai sauté sur mon pc pour regarder quand était prévue la sortie du deuxième… le 26 octobre… Mon Dieu, quelle attente… Mais j’avais les yeux brillants, le coeur remué, avec l’envie de remercier les passionnés encore une fois de créer et de se lancer dans des épopées fantastiques pour les autres. Alors j’ai écrit cet article.
Le film en deux mots (garanti sans spoiler)
Pour te resituer l’action, on arrive au tout début de la guerre, l’invasion de la Pologne en deux mots, une belle reconstitution claire et limpide, les cours d’histoire ressortent automatiquement. On avance rapidement en juin 1940. La France s’effondre et signe l’armistice. Là, un général encore peu connu s’évertue à continuer le combat sans s’avouer vaincu. Ce grand monsieur au nez imposant, c’est Charles de Gaulle. Il refuse la défaite et file fissou fissa à Londres. par contre, il est seul, vraiment seul. Le montage est impitoyable sur les sensations, sur ce qu’il traverse. On louera le jeu d’acteur magnifique de Simon Abkarian… qui faut le dire est fantastique. Et le film commence par cette question: que fait un général sans armée et sans armes, sans soutien politique, à qui on demande l’impossible ? Et pourtant, à ce monsieur il lui reste une conviction, ce n’est pas fini. Et Charles de Gaulle nous emmène avec lui sur ses premiers pas de meneur d’espoir.
L’Âge de fer est la première partie d’un diptyque signé par Antonin Baudry. Elle couvre la période et les années 1940 à 1942, elle est adaptée du livre de l’historien Julian Jackson. Je pense me l’offrir tellement le film est juste. Et tu sais quoi, ce film a été diffusé à Cannes… et c’est entièrement mérité.
De Gaulle et Churchill : deux trajectoires en miroir
Ce qui m’a le plus marqué, le cœur battant du film
D’un côté, un homme presque seul, qui s’accroche à une idée comme on s’accroche à un radeau de survie et à un plombier débarqué par erreur. De l’autre, un vieux lion hésitant, pourtant entouré, qui porte tout un pays sur ses épaules. Et qui doit, hésite à suivre cet homme, ce Français impétueux, porteur d’espoir, libre de suivre ses convictions. Deux chemins parallèles, mais jamais symétriques : l’un doit tout inventer à partir de zéro, l’autre reconstruire, gérer, trouver, organiser, solliciter et inspirer. Et l’autre se doit tout tenir, où chaque faux pas s’associe à un résultat multiplié par un coefficient gravissime. Mais dans cette danse de volonté, de vieux lions aguerris au combat, quelque chose se passe, admiration, défiance, insolence… Coups bas, des agacements proches de l’amour, gloire et galons, mais je le pense, sans doute, avec une amitié sincère.
Ce qui m’a chamboulée le plus dans cette relation, c’est que tous deux font ce qui leur semble le plus juste au moment précis dans l’incertitude d’un lendemain. Churchill peut sembler faire des concessions, mais fait passer avant tout la protection de son peuple. Et cherche une alliance du côté de ceux qui possèdent déjà la carte de la fortune au fond de leurs costumes. Il sait que l’Amérique fera gagner la guerre aux Anglais, mais il hésite à prendre le risque de l’illuminé et l’idéaliste que peut être de Gaulle à ses débuts. Car le monde entier lui dit le contraire, les cartes, les ressources, l’argent, les chiffres… Ce que j’aime dans ce film, c’est que De Gaulle n’est pas un héros fait d’or. Il est hautain, têtu, sûr de lui, implacable, incapable de parler gentiment à son entourage en anglais, et pourtant, il est très frenchy… La scène où il dit bonjour à une femme après un passage orageux dépeint parfaitement le personnage.
Être seul à tenir ses convictions n’est pas toujours facile et si tu fais partie de ces personnes qui ont besoin de se regarder en face le matin et prennent les décisions en fonction de leur cœur, tu trouveras un film qui te tendra un miroir. Où à chaque étape tu te demandes ce que tu aurais fait?
Des acteurs qui font le travail (et même un peu de magie)
Simon Abkarian porte de Gaulle sans tomber dans une sorte d’imitation réchauffée. On n’a pas de grande moustache. Il y a l’élégance dans la tenue jusqu’au regard (coucou la tenue grand blanc), de la raideur, beaucoup de raideur. Un soupçon de fissure dans le regard, mais surtout un cœur battant. Face à lui, Simon Russell Beale nous offre un Churchill fatigué, qui est parfaitement conscient que tout pourrait basculer dans la défaite à chaque scène et le comportement et ne le fait pas. On reconnaît le flegme anglais à toute épreuve.
Et autour d’eux, une merveilleuse distribution de seconds rôles : Benoît Magimel, Anamaria Vartolomei, Karim Leklou et d’autres. J’ai particulièrement aimé, comme je te le disais, l’épopée de Ferdinand. Ce personnage de Ferdinand, c’est un jeune étudiant épris de justice. J’ai retrouvé le panache des universitaires, de ceux qui défendent la connaissance, la liberté, l’expression, la recherche, la justesse. Ces trois étudiants sont le reflet, le reflet de ceux qui croient qu’il est encore possible d’embraser une étincelle de changement dans le monde. La scène du toit est magnifique de par sa poésie, sa tendresse.
L’image : costumes, habits, & décors
En ce moment, je me plains beaucoup. Mais je trouve qu’on est dans une sorte de réserve et d’économie de créativité ces derniers temps. Et çà se répercute sur un nombre important de domaines artistiques et littéraires, noyés dans la tendance à la conformité absolue.
Et pourtant, quelque chose avec ce film fait à l’ancienne donne de la matière, de la texture à l’image, de l’espoir de revoir de l’émotion enrobé dans un joyau brut d’expression.
Je ne suis pas une experte en objectifs, ni en cinéma, mais je sais reconnaître quand une image me laisse de la place pour respirer et imaginer. La profondeur de champ fait son boulot… elle ouvre l’espace, une vision élargie avec des détails en fond, des vrais objets, des décors, un grain irrégulier…. on touche presque les personnages qui reprennent du relief à l’œil nu. On voit la peau qui respire, les coiffures, les cernes, les tâches de naissance, les cicatrices. L’humain. Les réalisateurs font le choix judicieux de laisser toute la place à l’humain dans une ère où l’on se fracasse aux fonds verts.
J’ai apprécié également qu’on ne voit pas de séquences floues en arrière plan. Car çà permet de recréer ce réalisme de proximité. La scène où le mobilier se retourne résonne avec fracas, le papier se froisse….. et la magie du cinéma revient. La reconstitution de Londres en guerre, les bureaux enfumés par les cigares des messieurs en uniforme, le bois, la pierre, le béton, le sable, la terre, l’eau….. les éléments retrouvent leur place et racontent le reste.
Les costumiers ont fait un travail d’orfèvre, les tissus, les textures, les plis et les boutons racontent l’usure et la fatigue, mais aussi la bravoure. On devine ces hommes à la façon dont les vestes de costumes tiennent en place. Tout sonne vrai et proche et c’est grandiose.
Et puis, il y a ce sujet épineux du patriotisme
Je vais être honnête, parce que c’est ce qu’on fait entre amis. Mon ressenti cash, nouveau bingo. Parfois, j’avoue que le film a sonné comme une publicité géante pour le nouveau nom du porte-avions France libre. On sent la main qui martèle en répétant inlassablement le slogan. J’ai levé un sourcil une ou deux fois, puis ça a fini par une crise de fou rire en solo.
Et pourtant, malgré tout, ça sonne kitsch mais vrai. Je ne saurais l’expliquer. çà sonne très français, dans le langage utilisé, les tournures de phrases, en passant par la culture vieille France. Mais le patriotisme est peint délicatement, sans sabots politiques, on l’associe à la liberté, au fait de rêver à bâtir, à construire et surtout à défier l’autorité. Ça touche profondément. Dans un pays, où depuis des années le 49:3 règne en règle démocratique. On le sait, c’est un sujet glissant. Tantôt brandi comme un étendard, tantôt jeté comme une insulte. Le film choisit une troisième voie : celle de la passion, de la sincérité et des valeurs tenues jusqu’au bout. Celles de promesses, celles que l’on ne fait à personne, mais à celle de bâtir. Qui se résume dans le coeur des gens. Des gens qui font ce qui est juste quand c’est inconfortable, quand c’est dangereux, mais surtout quand personne ne les suit, et qui tiennent pour le reste.
Ce que j’ai aimé, c’est cette véracité. Cette justesse du courage de ne pas tomber dans le patriotisme de drapeau qui flotte, où l’on se drape dedans par fierté et orgueil. Les trucs clinquants sans convictions ni histoires,… Ici on parle d’humilité, et de cœur. C’est l’histoire de braises qu’on refuse de laisser mourir. Qu’on attise, qu’on cherche dans l’obscurité sous les cendres d’une bûche consumée que le monde cherche à éteindre. On est très loin du monde d’aujourd’hui… on est dans un autre temps. celui du sens, de la nuance, de l’importance de préserver le souvenir. Le devoir de mémoire, et la promesse de demain. Un triomphe des valeurs.
La magie du cinéma, encore et toujours
Je finirai sur çà. Sur le fait que le cinéma a cette magie rare de nous offrir encore de beaux moments, malgré la légèreté des bourses et des moyens utilisés : quelques centaines d’inconnus encore et toujours, dans le noir, qui ressentent la même chose en même temps et décident de partager de créer de l’émerveillement en racontant une histoire. Sauf que celle-ci c’est un instant d’espoir dans une période d’obscurantisme des temps modernes. La bataille de Bir Hakeim, par exemple, est l’un des grands moments du film : spectaculaire, mais surtout humain…..empreint de ce gout amer de victoire où les survivants doivent eux mêmes se ramener à bon port dans la douleur. Miroir des petites gens, ces héros du quotidien, ceux qui tiennent à bout de bras absolument tout, et qui malgré la fatigue, avancent sans jamais reculer.
C’était un beau film exigeant, long et ambitieux. Avec ses défauts, mais une émotion humaine. ça questionne.
Je le recommande à celles et ceux qui aiment l’histoire, mais surtout à ceux qui, comme moi, pensaient ne pas l’aimer. Prenez un chocolat chaud, un bon plaid, on éteint le téléphone, et on se laisse séduire par les personnages et leurs univers.
Et si tu l’as vu, qu’en as-tu pensé ? On se redonne rendez vous le 26 octobre pour la suite en streaming,…..
Quelques liens pour explorer cette période:
Un documentaire sur le leclerc lui -même:
https://france3-regions.franceinfo.fr/nouvelle-aquitaine/documentaire-leclerc-rebelle-1425009.html
Le livre de Jullian Jackson:
https://www.editionspoints.com/ouvrage/de-gaulle-julian-jackson/9782757891339
Si tu veux découvrir la collection inspirée par la moustache de Leclerc c’est par ici!

