
Chère amie,
C’est dimanche. Temps à la fois la lettre réconfortante, mais aussi le moment de faire le bilan de juillet. J’avoue avoir un peu hésité sur le sujet à aborder cette semaine. Mais mon cœur s’est fixé sur celui de la maison. On définit principalement la maison comme un bâtiment où l’on habite, un foyer familial, ou une entreprise commerciale. Mais rarement comme un lieu provenant du fond de ton être, celui que tu portes en toi à chaque instant, celui qui te guidera sur le chemin de ton bonheur, celui qui t’ouvrira la voie à la paix. Le cœur porte ce que l’on cherche et ce que l’on fuit parfois sans le savoir. Du coup, je vais te raconter mon histoire, celle de la fille qui voulait une maison avec des murs et un toit. Et le chemin qu’il a fallu qu’elle parcoure pour comprendre qu’elle était la maison du bout du chemin. Celle qu’elle a toujours cherchée. Parce que je crois que c’est un peu la nôtre aussi, alors lis entre les lignes, car je pense que tu t’y reconnaîtras peut-être.
La fille qui ne voulait jamais déménager
Ma vie pourrait se résumer en une ligne. Attachée à tout ce qui bouge en bon signe du zodiaque « cancer classique des familles », elle a gardé le moindre coquillage, le moindre ruban, le moindre ticket de ses expériences, en collectionneuse angoissée. Beau portrait n’est ce pas? Parce que n’étant pas sûre de trouver cette maison un jour, je me suis mise à collecter tout ce qui pouvait m’aider à bâtir un semblant de rien. Je me demande si parfois inconsciemment je ne savais pas déjà comment ça allait finir cette histoire,… me marier à un marin et faire confiance au destin.
De tout temps, et aussi loin que je m’en souvienne, on a tendance à s’accrocher à des murs, à des habitudes, à des repères comme si notre vie en dépendait. Et d’une certaine manière, c’était le cas. Il y a quelque chose de très cancer, justement, dans cette manie de tout garder. On dit que ce signe porte sa maison sur son dos, comme le crabe qu’il représente, toujours prêt à se rétracter dedans au moindre danger. Faute d’avoir une maison à porter, on décide d’en fabriquer une avec des bouts de ficelle. Un ticket de cinéma d’un premier rendez-vous, un coquillage ramassé sur une plage où tu étais heureuse un instant, un ruban détaché d’un paquet cadeau qui comptait plus que le cadeau lui-même. On construit le nid avec les miettes de nos passages, comme si additionner assez de fragments allait finir par faire un tout. Et tu sais quoi, ça a fonctionné… pendant un certain temps, puis il y a eu lui. Mon courant d’air. Le marin devenu mari qui m’a forcé à ouvrir la main.
Qu’est devenue la fille qui ne voulait pas déménager ?
Et je crois que c’est cette année, sans que je comprenne vraiment comment, que cette fille-là a définitivement disparu. À sa place s’est installée une autre version ; celle qui a confiance, qui est optimiste. Parce qu’elle a enchaîné les déménagements, les valises jamais tout à fait défaites, les sacs de voyage toujours prêts près de la porte. Qui a crapahuté un peu partout, changé de ville, changé d’appartement, changé de vie, avec une énergie presque fébrile. Comme si le mouvement était devenu une nécessité et que ce n’était pas une fin, mais un début.
Je suis adoptée, et je te le dis parce que je crois que c’est important que tu le saches pour comprendre la suite, et là où je veux en venir. Il y a, dans le cerveau de celles et ceux qui ont vécu un abandon aux premiers instants de leur vie, une sorte de trauma chronologique. Une empreinte qui précède les mots, qui précède même la mémoire consciente. Une angoisse d’attachement qui ne se raisonne pas, qui se vit dans le corps avant de se comprendre dans la tête. Toi aussi, peut-être, tu portes une raison à toi de fuir ou de t’accrocher, pas la même que la mienne, mais tout aussi réelle.
Alors, sans même en avoir pleinement conscience, on construit une vie qui met l’attachement au centre de tout, où la quête d’enracinement est devenue le point central de l’existence, famille, enfants, retrouver ses parents… et çà dure. Cette volonté d’appartenir à quelque chose de plus grand d’être utile. Et nos choix sont souvent orientés dans un premier temps vers une idée qui n’est pas réglée, une image rassurante de ce qui devrait être.
Regarde le podcast que j’ai créé…Une histoire où le personnage principal Cygne a du mal à se détacher de sa maison, de sa vie, de son mari Stefan… et pourtant, c’est elle qui va devenir le pilier des histoires… Parce que c’est son chemin, celui de comprendre qu’elle est là où elle est parce qu’on a besoin de quelqu’un qui connaît le besoin pour l’apprécier et le communiquer. Là où certains choisissent le mouvement, parce que le mouvement, lui, ne peut pas t’abandonner. On ne peut pas quitter quelqu’un qui est déjà en train de partir. D’autres choisissent la stabilité à tout prix parce que l’incertitude coute trop.
Et le deuxième temps vient après avoir compris que l’happy ending que nous attendons n’est pas celui que nous voulions, mais celui dont nous avions besoin… Parce que tu pensais quoi, toi ? Que les gens comme nous allaient sagement se marier avec un homme, poser nos valises une bonne fois pour toutes, et vivre heureuses dans une maison avec des volets qui ne bougent jamais ? Non. Il faut affronter nos peurs avant ça. Il faut traverser du temps, des erreurs, des ruptures, des traversées un peu chaotiques, pour arriver à bon port. Parce que finalement, qu’est-ce que l’expérience humaine sans deux ou trois pépins en chemin ?
Insaisissable, toujours en mouvement, incapable de rester longtemps immobile, que ce soit dans une pièce, dans une ville, ou dans une idée. Au début, j’ai cru que j’avais rencontré mon exact opposé quand j’ai rencontré mon mari. Moi qui thésaurisais le moindre souvenir matériel, lui qui ne gardait jamais rien, qui voyageait presque sans bagage, qui changeait d’avis, de projet, de direction avec une légèreté qui me donnait le vertige.
Sauf qu’avec le recul, je crois qu’on ne tombe jamais amoureuse de son opposé par hasard. On tombe amoureuse de celui qui va nous obliger à devenir ce qu’on refuse de devenir depuis toujours.
Parce que vivre avec un courant d’air, quand on est du genre à s’accrocher à tout, ça veut dire une chose : apprendre à se désagripper. Pas par choix, au début par nécessité. Car on ne retient pas un courant d’air en fermant le poing plus fort. On apprend à ouvrir la main, ou l’on reste seule avec ses coquillages et ses tickets de cinéma, à regarder la porte en attendant la prochaine brise.
Ce que le vent m’a appris
Il m’a appris doucement mais brusquement, à lâcher cette idée que la maison, ce soit un endroit qu’on remplit d’objets pour se sentir en sécurité. J’ai compris douloureusement et difficilement, avec le temps, que ce que je cherchais dans ces coquillages et ces rubans, ce n’étaient pas les objets eux-mêmes. C’était une preuve. Une preuve que j’avais existé quelque part, que j’avais été heureuse, que ça avait compté, que mes émotions avaient été bien réelles, que mes souvenirs étaient réels. A l’époque j’avais tant besoin de ce support. Comme si sans cette preuve matérielle, le souvenir risquait de s’évaporer, un peu comme lui, qui justement, s’évapore d’une pièce à l’autre.
Et lui, il ne m’a jamais demandé de tout jeter. Il ne m’a jamais fait la morale sur mon petit musée de bric-à-brac sentimental. Il a juste continué à être ce qu’il est : un courant d’air. Présent, puis absent, puis présent à nouveau, sans prévenir, sans explication, juste avec cette évidence tranquille que le vent revient toujours, même quand on ne l’attend plus. Et j’ai compris qu’il reviendrait, parce que le vent a aussi besoin d’une être stable.
Grâce à cette confiance diffusait petit à petit, (je te rassure, ça ne s’est pas passé dans l’harmonie et la paix), la maison que je cherchais a cessé d’être ce que je retenais, mais ce qui revenait.
Ma maison, c’est mon cœur.
On dit souvent : home is where the heart is. Et j’y adhère 100 %. Ma maison, c’est mon cœur et dans ce cœur-là, il y a les gens que j’aime, vivants ou ailleurs. mes souvenirs, mes espoirs, mes passions, mes rêves… Et je crois que cette maison, celle que j’ai bâtie grâce à la confiance, n’existerait tout simplement pas sans la présence de ce cœur-là. Un cœur solide, costaud, capable d’encaisser mes fuites, mes résistances, mes vagues d’angoisse et de rester là quand même.
Cette semaine, un petit paradoxe
Je voulais te raconter un moment de cette semaine, parce qu’il résume tout ce que je viens de te dire mieux qu’aucun grand discours.
Je suis partie en week-end. Et c’est presque comique quand j’y pense, parce que j’étais surexcitée à l’idée de rentrer. Alors que ça fait des mois que je dis que je veux partir. Je percevais ce week-end comme une libération, un souffle d’air, une aventure à savourer jusqu’au bout… et bien en sachant que mon cher époux était déjà à la maison, celui avec un toit, et bien… je n’avais qu’une envie, c’était de rentrer, de courir, pour le retrouver le plus vite possible. Oublier l’aventure, le souffle nouveau, je voulais juste un plaid et mon mari. Et là je me suis dit, je crois que la fille aux quatre smrus et un toi est définitivement oubliée aux oubliettes…
Une semaine avant j’étais partie à Rennes le rejoindre car la maison sans personne n’est plus ma maison. Alors j’ai fait le trajet, j’ai pris une chambre d’hôtel, j’ai passé mes journées seule dans une ville que je ne connaissais pas et pour passer deux heures avec lui, le soir. Deux heures, après douze ans de vie commune. Et pourtant, ces deux heures-là m’ont semblé être la chose la plus excitante que j’aie vécue depuis longtemps. Parce que j’étais en phase avec tout ce que je croyais. Celui de sauter à pieds joints dans la vie, comme je l’ai toujours fait, mais avec la sérénité que je n’avais pas avant, celle de dire que ma maison est désormais sur mon dos.
Que ce soit des couloirs miteux, des halls de gare, des bus ratés, des trains annulés, des vols retardés, des heures de patience et d’attente, on en a connu, avec lui, plus que notre lot. Et c’est justement tout ça qui m’a appris quelque chose d’essentiel : je suis bien avec lui, mais je suis encore mieux avec moi-même quand j’arrête de lutter contre ma tête. Que j’arrête de lutter contre l’anxiété et mes angoisses. en avançant vers la direction où je veux aller. Pas parce que la situation est confortable, elle ne l’est absolument pas. Mais parce que c’est mon cœur, c’est ma maison et me dit où aller. Parce que j’ai réussi, avec le temps, à faire confiance à l’idée que ma maison était en moi.
Construire une maison qui ne repose pas sur des murs, mais sur la certitude tranquille que quelqu’un reste, même quand on lui donne toutes les raisons de partir. Parce que cette personne, c’est toi.
Le bilan de juillet
Ce mois-ci, justement, j’ai fait un tri. Pas dans mes objets, mais dans ma tête comme je fais souvent pour préparer la prochaine saison, parce que je suis une fille des jours pluvieux et radieux plus que de l’été trop éblouissant qui pourtant est censé être ma saison. Je fais ce travail depuis des années, mais cette année c’est la première fois que je le fais avec autant de lucidité : qu’est-ce que je cherche vraiment, là-dedans ? À quoi bon ? Et je me suis rendu compte que la réponse m’est venue simplement, je ne cherche plus d’endroit où poser. J’ai fait la paix avec mon cœur, aujourd’hui je n’ai plus peur de partir, de lâcher tout ce que j’ai bâti, parce que je sais que je suis la maison de mon foyer. Je suis la gardienne de notre maison. On dit souvent que la femme est le cœur d’un foyer et je commence à voir que je suis devenue ce toit et ses quatre murs dans les difficultés, dès les joies, dans les peines, dans les moments de doute, parce que je suis toujours là pour moi. et les années m’ont appris à avoir confiance dans mon cœur sans avoir peur qu’il se perde. C’est cette capacité, que tu as en toi, de revenir vers toi-même, quoi qu’il arrive. Le courant d’air m’a appris à ne plus avoir besoin de retenir pour me sentir en sécurité. Et c’est peut-être ça, finalement, la définition la plus juste de la maison.
Chère amie, si toi aussi tu collectionnes des bouts de toi un peu partout, par peur qu’un jour il n’en reste rien, sache que la maison que tu cherches n’est pas dans cette boîte. Elle est dans ta capacité à te retrouver, encore et encore, peu importe combien de fois la vie t’aura fait courant d’air.
Chère amie, si toi aussi tu as connu ce besoin de courir, ce réflexe de fuir avant d’être abandonnée, ces angoisses qui reviennent sans prévenir même après le travail fait sur soi, sache que ce n’est pas un échec. C’est une cicatrice qui parle, de temps en temps. Et qu’il est possible, malgré tout ça, de se retrouver soi-même, et de faire la paix avec son cœur.
Parce que ta maison, ce n’est peut-être pas qu’une adresse. C’est peut-être simplement là où ton cœur se sent enfin en sécurité pour aimer sans réserve.
Je t’embrasse fort,
À dimanche prochain.

