
Après une discussion passionnée avec une de mes amies de longue date, il est temps de dévoiler un peu les inspirations qui font de mes dessins et peintures ce qu’elles sont. Car il était grand temps de faire un point récap sur ce nouvel animal qui va devenir la star de ma lettre d’automne. Comme tu le sais si bien, je m’ouvre un peu plus à la culture et aux croyances avec celle-ci. Parce que les leçons de sagesse peuvent venir à travers différents contenus, différentes formes et ici je veux te parler d’expérience. Parce que ma pratique artistique vient aussi de mes voyages, des rencontres, mais surtout du monde ancien. Alors dans cet article je reprends ma casquette de sciences humaines et c’est parti pour le voyage!
Un point sur l’ours
Parce qu’il est connu qu’il y a des animaux que l’on regarde, et d’autres qui viennent nous parler. L’ours appartient à cette seconde famille. Depuis la préhistoire jusqu’aux légendes des saints du Moyen Âge, en passant par les forêts de Sibérie et les collines celtiques, il n’a jamais cessé de parler aux hommes d’une seule et même chose : le passage. Oh, pas un passage mystique vers une autre dimension ! Non, non, non ! Mais un passage de la force au repos et à la retraite, de la perte à la renaissance, de l’ancienne saison à la nouvelle. C’est pourquoi il reste une figure incontournable de l’automne ! Et si juste pour accompagner une lettre automnale en ce moment de l’année où l’on referme doucement une porte pour en ouvrir une autre… Parce que cette histoire avec lui a commencé il y a des années pour moi.
L’observation des animaux a toujours été présente dans ma vie, mais ces dernières années je l’avais délaissée pour autre chose… Bah oui, famille, déménagements, papiers, travail… Tu sais ce que c’est, alors laisse-moi te conter ce retour en arrière et ce pas en avant vers la mythologie de l’automne !
Un animal-seuil depuis la nuit des temps
Bien avant les récits que nous connaissons, l’ours occupait déjà une place à part dans l’imaginaire humain. Des crânes d’ours ont été retrouvés sur des sites religieux remontant à l’époque néandertalienne, et l’animal apparaît fréquemment dans les peintures et gravures rupestres du Paléolithique supérieur (je sais, c’est compliqué, mais promis, j’arrête les références littéraires). Souvent représenté debout sur ses pattes arrière, capable de mimer la posture humaine, doté d’une force et d’une intelligence qui en imposaient, l’ours a longtemps été perçu comme un double de l’homme, presque un parent, presque un ancêtre. (C’est bizarre avec notre recul… mais c’est comme ça !)
Ce lien s’est prolongé jusqu’en Sibérie, où l’on célébrait la « fête de l’Ours », connue de nombreux peuples chasseurs le long de l’Ienisseï jusqu’à l’île de Sakhaline. Selon l’ethnologue Laurence Delaby, ce culte remonterait au néolithique et aurait précédé l’apparition du chamanisme lui-même. La mise à mort rituelle de l’ours n’y était jamais un simple acte de chasse : c’était une fête honorifique offerte à l’âme de l’animal, afin qu’elle reparte satisfaite chez les siens et envoie, en retour, du gibier aux hommes. D’autres chercheurs, comme Boris Chichlo, ont montré que le chamane et l’ours n’étaient pas deux figures opposées mais complémentaires : dans nombre de rituels sibériens, le chamane devient littéralement la personnification de l’ours, considéré comme l’ancêtre primordial et le créateur du cosmos.
Mais ce qui nous intéresse dans toutes ces traditions, c’est l’importance donnée à l’hibernation. Un animal aussi aguerri et aussi fort qui se retire tout l’hiver dans l’obscurité d’une tanière, ralentit son cœur, semblant presque mort et qui, au printemps, ressort intact, renouvelé, affamé de vie, n’est plus une image romancée. Mais devient le modèle à suivre pour les sociétés entièrement rythmées par les cycles de la nature. L’ours se crée en symbole d’un passage entre la mort et la renaissance, une métaphore de l’introspection qui précède le renouveau.
Ours et Ourse : deux visages, deux énergies
Quand on parle d’ours, il y a plusieurs ours… car « l’ours » est loin d’être une figure unique. Et les traditions opposent deux énergies bien distinctes dans une seule mention aux possibles représentations.
L’ours, dans son versant masculin, est d’abord associé à la souveraineté, à la force guerrière et à la solitude assumée. Chez les Celtes, la racine gauloise artos signifie « ours » et se retrouve dans plusieurs langues celtiques : art en ancien irlandais, arth en gallois, arz en breton. C’est de cette même racine que dériverait le nom du roi Arthur, littéralement « roi-ours » ou « roi des guerriers ». Chez les insulaires celtes, l’ours est ainsi davantage lié au pouvoir et à la souveraineté qu’à la simple violence guerrière : il incarne l’autorité tranquille de celui qui a traversé l’hiver et qui en revient plus fort. Un détail troublant, relevé par plusieurs auteurs : dans la légende arthurienne, la mort du roi survient à la Toussaint, au moment même où l’ours entre en hibernation, et son retour est associé à la Chandeleur, le 2 février, cette fête où, aujourd’hui encore, on scrute la sortie de l’ours ou de la marmotte pour deviner la fin de l’hiver. Ça ne te rappelle pas un calendrier quelconque ? N’est-ce pas ? Entre ces deux dates se love tout le mystère de la traversée automnale et hivernale : on quitte quelque chose à l’automne pour le retrouver transformé au sortir du froid.
L’ourse, elle, porte une tout autre énergie : celle de la protection, de la fécondité et de l’instinct maternel. Elle est la mère qui défend ses petits jusqu’à l’extrême, l’emblème du lien familial et de l’ancrage. Les Celtes lui vouaient un culte à part entière à travers la déesse Artio, dont le nom signifie précisément « ourse ». Une statuette de bronze du IIᵉ siècle, découverte à Muri près de Berne, la représente sous la forme d’une ourse debout, tandis qu’une figure féminine, sans doute la déesse elle-même, lui fait face, une coupe de fruits à la main. Artio était vénérée comme une déesse-mère, protectrice des forêts et des sources, et son culte s’étendait dans toute la zone rhénane, de la Suisse actuelle jusqu’à Trèves. Certains chercheurs la rapprochent d’Artémis, déesse grecque de la nature sauvage, elle aussi profondément liée à l’ourse : dans le mythe, la nymphe Callisto, protégée d’Artémis, est transformée en ourse puis élevée au ciel avec son fils Arcas, devenant les constellations de la Grande et de la Petite Ourse, cette étoile polaire immobile qui, depuis toujours, sert de repère fiable au voyageur égaré dans la nuit.
Ainsi, l’ours enseigne la force qui se retire pour mieux revenir ; l’ourse enseigne la protection qui veille et qui nourrit. Deux énergies complémentaires, dont on a précisément besoin lorsqu’il s’agit, à l’automne, de refermer une année blessée pour en rebâtir une plus stable. Mais ce n’est pas tout…
L’ours apprivoisé : quand l’Église transforme le symbole
Ce riche héritage n’a pas disparu avec la christianisation de l’Europe : il a été, pour une large part, réinterprété plutôt qu’effacé. Le Moyen Âge chrétien se méfiait certes de l’aura païenne entourant l’ours, qu’il a peu à peu détrôné au profit du lion comme « roi des animaux » dans l’héraldique et le bestiaire. Mais loin de le diaboliser totalement, la tradition hagiographique ( c’est comme ça que ça s’appelle) en a fait, à plusieurs reprises, une figure de conversion et d’obéissance à la grâce.
L’exemple le plus célèbre est celui de saint Corbinien de Freising évêque missionnaire en Bavière. La légende raconte qu’un ours sauvage dévora la mule qui portait ses bagages lors d’un de ses voyages vers Rome. Loin de fuir, le saint réprimanda l’animal et l’obligea, en guise de pénitence, à porter lui-même le chargement jusqu’à la Ville éternelle avant de le relâcher, libre, à l’arrivée. Cette scène est devenue si emblématique qu’elle figure encore aujourd’hui sur les armoiries du diocèse de Munich et Freising, et le pape Benoît XVI, ancien archevêque de ce diocèse, l’a conservée sur son propre blason. Il y voyait « une force sauvage mise, par la grâce, au service d’un chemin plus grand qu’elle ». D’autres saints connaissent des légendes similaires, saint Romède, saint Éloi, saint Florent de Saumur, où l’ours, dompté, devient la bête de somme ou le gardien d’un troupeau, symbole du pouvoir régénérateur de la foi sur les forces brutes de la nature.
Plus touchant encore, dans la région d’Alsace, la tradition rapporte que sainte Richarde aurait été guidée par une ourse jusqu’à l’emplacement où elle devait faire bâtir l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul d’Andlau. Des fouilles archéologiques ont d’ailleurs révélé, sous les fondations mêmes de cette église, les vestiges d’un ancien sanctuaire celtique probablement dédié à Artio. Il y a là une image saisissante : l’ancien lieu sacré de l’ourse-mère devenu socle d’une maison de prière. L’instinct protecteur et maternel de l’ourse trouvant son plein sens dans la protection maternelle de l’Église elle-même.
Une énergie pour la saison du lâcher-prise
Ce qui est assez drôle dans cette histoire, c’est que le projet de l’ours est venu me chuchoter à l’oreille depuis deux ans, alors que j’ai lancé ce projet… il y a deux ans. L’animal en soi ne me parlait pas plus que ça, mais je sortais de mon début de burn-out pro et j’avais besoin de m’y remettre… J’avais un peu de mal à comprendre son message ayant eu cette image d’ours roi un peu spéciale… Puis je me suis souvenue de mon voyage dix ans avant au Québec où le vendeur m’a conseillé l’ours sur le dream catcher… J’étais aussi dubitative… Mais finalement, en reprenant certaines lectures symboliques contemporaines, notamment inspirées des roues astrologiques amérindiennes, je me suis rendue compte que l’ours est justement associé à la période automnale… Je n’ai donc rien inventé, mais l’univers a des façons bien étranges de nous renvoyer là où nous en avons besoin. Le temps où la nature commence son repli, où les jours raccourcissent, où l’on est invité à ralentir avant l’hiver. Ce n’est pas un hasard si tant de traditions font coïncider le début de l’hibernation avec la Toussaint : c’est le moment où l’on rend hommage à ce qui s’est achevé, où l’on peut déposer les fardeaux de l’année écoulée avant d’entrer, comme l’ours, dans une période de repli fécond. Et ce n’est pas anodin si l’ours se soit présenté à moi au moment où j’ai travaillé sans relâche pour monter le projet…Parce que oui, comme je l’ai mentionné, ma vie allait à 100 à l’heure, comme tout le monde, et encore plus avec le métier de mon cher et tendre. J’essayais de tout mener de front, même quand je sentais la vague arriver. Je n’ai pas su la gérer. Enfin, si disons plutôt que je l’ai gérée beaucoup trop longtemps, si on veut être exacte. Ce qu’elle m’a appris, c’est que sans repos, on a beaucoup de mal à repartir. Mais la leçon, je l’ai mise du temps à la comprendre : je ne sais pas rester en place, mon esprit part toujours vers autre chose, un projet, un mouvement. C’est comme ça, j’imagine, que je gère mon stress en m’occupant les mains. Parce que se poser, c’est se prendre de plein fouet les remises en question, et prendre des décisions dans l’incertitude, ça, c’est terriblement compliqué.
Ce que l’ours m’a appris, c’est que c’était mon fonctionnement, et que mon énergie devait se rediriger vers d’autres activités celles qui m’apportent la paix et la joie, plutôt que la longue liste de tâches à accomplir à 200%, sans réelle valeur ajoutée : le linge, le ménage, peu importe la forme qu’elles prennent. Ma pratique artistique a changé grâce à lui, car j’ai appris à alterner temps de repos et temps de travail. En ce moment, par exemple, avec les lancements, les changements, les nouvelles règles à mettre en place, je sais que je ne suis pas la seule mais les artisans sont épuisés. Il y a trop de choses à faire quand on voudrait juste travailler, surtout en entrepreneuriat. L’ours m’apprend l’équilibre.
Lors du dernier Noël, mon mari m’a offert une statue d’ours en bois, gravée à la main. C’est l’un des plus beaux cadeaux que j’ai reçus, car il est là avec moi tous les jours, pour me rappeler à l’ordre. Il me rappelle l’agilité, et de ne pas forcer avec force brute mais avec souplesse dans les traits comme dans la façon de penser et de réagir.
Transmettre la sagesse de l’ours cette année m’a semblé …logique… précisément parce que ce mouvement automnale est à l’image de l’ours qui, avant d’entrer dans sa tanière, cesse de s’agiter et laisse tomber ce qui est devenu superflu. L’idée est de t’inviter à te délaisser du poids de ce que tu souhaites laisser derrière toi, pour préparer un terrain intérieur plus joyeux et plus doux pour demain. L’ourse te rappelle qu’il ne s’agit pas d’un abandon mais d’une protection. Tout ce que l’on dépose n’est jamais perdu, il est mis à l’abri, veillé, comme un petit que l’on couve, en attendant le printemps.
Pour qui vit cela dans une sensibilité chrétienne, le parallèle est limpide : la Toussaint et la Commémoration des fidèles défunts, au début du mois de novembre, sont précisément ce temps où l’Église invite à se retourner avec confiance vers ce qui a été vécu, à confier les blessures à la miséricorde, avant que la liturgie ne reprenne sa marche vers la lumière jusqu’à la Chandeleur, fête de la Présentation du Seigneur, où l’on porte des cierges allumés, où l’on célèbre le retour symbolique de la lumière, exactement au moment où, dans le folklore populaire, l’ours ou la marmotte sortent de leur léthargie. Mort et résurrection, retrait et retour : le cycle de l’ours n’est jamais qu’une image, parmi d’autres que la création tout entière nous offre, du mystère pascal qui traverse toute l’année liturgique.
Aujourd’hui
L’ours et l’ourse ne demandent pas d’être vénérés comme des divinités, notre époque montre une voie différente, celle de la sagesse. Une lecture qui reçoit la beauté et cette sagesse comme inscrites dans un cycle en lien avec la nature et les saisons qui passent. À l’image de figures poétiques et pédagogiques, ils restent un support de changement pour qui s’apprête à écrire sa lettre d’automne. Force, courage, passion, patience, foi pour ceux et celles qui savent se retirer dans la confiance d’une protection maternelle qui veille sur ce qu’on met en sommeil, et la promesse, toujours tenue, que ce qui s’endort à la Toussaint se relève à la lumière.
Exercice pratique
Le 1er septembre, cette lettre d’encouragement à lâcher prise tu pourras la retrouver dans la boutique. Mais pour l’instant j’aimerais t’inviter à écrire ta propre lettre d’automne et tes vœux pour cette nouvelle saison de repos.
Et je te propose ce petit exercice : prends un moment, quinze minutes de détente, et inspire toi de l’ours qui prépare son sommeil. Tu deviens cette ourse qui se prépare donc à hiberner : que ferais-tu ? (4-5 lignes)
J’attends ton retour dans les commentaires ! Parce qu’à tous, on va ralentir ensemble.
Sources et pour aller plus loin
- « Artio » — Wikipédia ; « Culte de l’ours » — Wikipédia ; « Corbinien de Freising » — Wikipédia
- Laurence Delaby, À propos d’un plat sibérien du Musée de l’Homme, Études mongoles et sibériennes, 1998 (Persée)
- Boris Chichlo, L’ours-chamane, Études mongoles et sibériennes, 1981 (Persée)
- Institut Iliade, « L’ours, notre roi des animaux »
- Diocèse d’Évry-Corbeil-Essonnes, « Figures de sainteté du diocèse » ; National Catholic Register, « St. Corbinian, Pray For Us »
- Holyart.com, « Saint Corbinian, the Saint Who Travelled to Rome with a Bear »
- La Sagesse des Images, « La Déesse celte Artio, et le culte de l’Ourse »
- Boutique retrouve la lettre d’automne le 1er septembre!

